(LA)HORDE et la scène contemporaine
(LA)HORDE et la scène contemporaine
ArticleLes œuvres du collectif français (LA)HORDE explorent une dimension particulièrement essentielle du présent. Formé par Marine Brutt, Jonathan Debrouwer et Arthur Harel, le groupe évolue à la croisée de la danse contemporaine, de la culture club, d'internet et de la culture populaire, au point que Madonna s’est glissée dans leurs messages privés sur Instagram.
Chorégraphie du doomscrolling
Pour (LA)HORDE, la danse est un moyen d'appréhender les expériences fondamentales de notre époque : le flux incessant d'images, la politique des mouvements collectifs et la construction de l’identité sous la pression numérique. Dans leurs œuvres, internet n'est pas un sujet extérieur, mais un environnement dans lequel se meuvent déjà les corps d’aujourd’hui. Cela apparaît particulièrement clairement dans l'œuvre Age of Content, que l'on pourrait qualifier de chorégraphie du doomscrolling en quatre actes. L'œuvre questionne non seulement ce que Internet nous donne à voir, mais aussi son impact sur l'expérience des corps. Le mouvement, imprégné d'avatars de jeux vidéo, de gestes TikTok et de poses emblématiques de la culture pop, ne représente pas Internet en soi, mais l'état psychique qu'il engendre, où l’on ne sait plus qui imite qui. Age of Content coïncide donc précisément avec une époque où l'identité est simultanément plus visible, plus contrôlée et plus fragmentée que jamais.
La mort définitive de l'artiste singulier
Brutti, Debrouwer et Harel demandent systématiquement, lors des interviews, à ne pas être cités individuellement et ne souhaitent pas préciser leurs rôles. « L’artiste singulier est mort », écrivait The Guardian dans son article présentant (LA)Horde. Pour (LA)HORDE, le collectif n'est pas seulement une méthode de travail, mais aussi un engagement artistique et politique. Le mouvement remet en question l'idéal de l'artiste individualiste et souligne que le mouvement naît des relations : entre les personnes, les images, les plateformes et les références culturelles.Leur rapport au genre et à l'identité imprègne également leur réflexion collective : ils ont expliqué avoir conservé l'article féminin « la » dans leur nom, placé entre parenthèses, conformément à une vision du monde non binaire. De tels gestes ne politisent pas automatiquement leur travail, mais ils témoignent de leur compréhension des liens étroits qui unissent la représentation de l'artiste, du langage et du corps. À l'heure où de nombreuses institutions artistiques cherchent à s'orienter vers une approche plus collective et diversifiée, (LA)HORDE ne semble pas avoir adopté ces concepts a posteriori, mais plutôt les avoir intégrés à son identité dès le début.
« Hey Hi, want to collaborate ?»
Un soir, une nouvelle abonnée est apparue sur le compte Instagram de (LA)HORDE : Madonna. Incrédules, les membres du groupe ont répondu : « Oh la la, Madonna !» pour vérifier qu'il s'agissait bien de la superstar. Le message a été marqué comme lu, et la réponse est arrivée immédiatement : « Hey Hi, want to collaborate ?» Et c'est ainsi que la collaboration a vu le jour : une chorégraphie pour la tournée mondiale Celebration de Madonna.
L'une des raisons pour lesquelles (LA)HORDE semble si profondément ancré dans son époque est son refus des clivages traditionnels entre culture populaire et culture savante, art et divertissement, institution et marginalité. Ce collectif peut diriger une troupe de ballet classique et collaborer avec Madonna ou Sam Smith sans que ces univers soient incompatibles.
Si (LA)HORDE trouve un écho si particulier dans notre époque, ce n'est pas seulement parce qu'ils abordent internet ou la culture pop. Leurs œuvres questionnent le rôle du corps dans un monde où tout bouge avec plus de rapidité, de visibilité, de violence et en même temps de collectivité. (LA)HORDE n'apporte pas de réponse rassurante. C'est précisément la surcharge, le bruit et la contradiction assumée de leurs œuvres qui les rendent si pertinentes : elles ne réorganisent pas le chaos, mais révèlent ce que notre époque nous fait ressentir au niveau du système nerveux, des muscles, du regard et du rythme collectif. C’est pourquoi (LA)HORDE n’est pas seulement un collectif intéressant, mais l’un des rares ensembles chorégraphiques à travers lesquels on peut lire la structure de toute une époque.
- A. Cadia: Artiste, doctorant en recherche artistique.
A vu les spectacles de (LA)HORDE, Marry Me in Bassiani et Age of Content, à Paris en 2023 — et a ensuite compris davantage de tout.